Trout Fishing in America

C’est un livre de Richard Brautigan. Une sorte de piège plutôt. D’abord parce que ça ne parle pas vraiment de pêche à la truite. Enfin pas comme ça. Et puis ce n’est pas vraiment un livre. C’est une sorte de retour de trip à l’acide, sous forme de chapitres courts dans lesquels l’expression “trout fishing in America” est utilisée de toutes les façons possibles (et quelques unes impossibles). Cette anecdote qui traîne sur le Net est à mon sens l’introduction idéale :

I remember that my girlfriend went into a hardware and outdoor sporting goods store in her hometown of Helena, Montana, and saw a display of “Trout Fishing in America.” She bought a copy and fell in love with it, and so did we all. She went back to that store a week later to buy a copy for a friend and the display was gone! She asked if they had sold them all and the store owner said, “No, I sent them all back, it wasn’t about trout fishing at all. It was nuts.”

Je me souviens que ma copine était entrée dans un magasin de bricolage et sports d’extérieur dans sa ville natale d’Helena, dans le Montana, et elle avait vu un présentoir de “La pêche à la truite en Amérique”. Elle avait acheté un exemplaire et en était tombée amoureuse, ainsi que nous tous. Elle est retournée au magasin une semaine plus tard pour acheter un exemplaire pour un ami et le présentoir avait disparu ! Elle a demandé s’ils les avaient tous vendus et le propriétaire du magasin a dit “Non, je les ai tous renvoyés, ce n’était pas du tout sur la pêche à la truite. C’était cinglé.”

Nuts. En effet. Cela dit, c’est assez faux de dire que ça n’a rien à voir avec la pêche à la truite. C’est juste que ça ne parle pas de ça. Essayons d’être clair, puisqu’en ce moment je suis d’humeur à risquer la méningite. Le vocabulaire, le type de discours concernant la pêche, et en particulier la pêche noble des salmonidés tient une place importante dans la culture américaine. Infiniment plus importante qu’en France par exemple, où même Bosco et Genevoix passent pour des écrivains de seconde zone, de la littérature pour ploucs ou pour réacs.

Brautigan a une idée de génie : se servir des formes de ce discours pour parler de tout ou de n’importe quoi d’autre, comme si ce n’importe quoi là pouvait être désigné comme de la pêche. Résultat : un texte surréaliste dans le procédé, à forte valeur poétique parfois et d’autres fois un peu chiant, et qui se paie le luxe de parfois être aussi à propos de la pêche.

L'auteur, sur la couverture originale

Comme la traduction 10/18 est assez dégueulasse, voilà la mienne. J’en profite pour dire que le français non anglophone a une existence misérable. Il passe son temps dans les produits de la culture américaine, mais il vit en permanence dans le dégueulis de traducteurs criminels et de doubleurs assassins qui régurgitent une parole qu’ils ne comprennent qu’à peine. Apprenez l’anglais ou vendez votre télé pour acheter Flaubert, la qualité de ce que vous vous mettez entre les oreilles fera un bond impressionnant. Si jamais ça a une importance.

Enfin bref, Brautigan donc :

La truite bossue
Le torrent était rétréci par de petits arbres verts qui poussaient trop près les uns des autres. Le torrent était comme 12845 cabines téléphoniques d’affilée, avec de hauts plafonds victoriens, et toutes les portes ôtées, et tous les fonds de cabine abattus.

Parfois, quand j’allais pêcher là-dedans, je me sentais comme un réparateur de téléphone, même si je n’avais pas l’air d’en être un. J’étais le seul gosse couvert de matériel de pêche, mais pour une étrange raison en allant là-dedans et en prenant quelques truites, je maintenais les téléphones en service. J’étais un atout pour la société.

C’était un travail agréable, mais parfois il me mettait mal à l’aise. L’obscurité pouvait se faire instantanément là-dedans quand il y avait des nuages dans le ciel qui se frayaient un chemin jusqu’au soleil. Alors on aurait presque eu besoin de bougies pour pêcher, et des réflexes de feu-follet.

Une fois, j’étais là-dedans quand il se mit à pleuvoir. Il fait noir et chaud et humide. Bien entendu, j’étais en heures supplémentaires. J’en ai tiré parti. J’ai pris sept truites en quinze minutes.

Les truites dans ces cabines téléphoniques étaient sympatiques. Il y avait beaucoup de jeunes truites cutthroat (coupe-gorge) de six à neuf pouces de long, la portion parfaite pour un appel local. Parfois il y en avait quelques unes, onze pouces environs, pour les appels longue distance.

J’ai toujours aimé les truites cutthroat. Elles se battent bien, en fuyant sur le fond puis en sautant large. Sous leur gorge, elles portent la bannière orange de Jack l’Eventreur.

Il y avait aussi dans le torrent quelques truites arc-en-ciel obstinées, dont on entendait rarement parler, mais qui étaient là quand même, comme les experts-comptables. J’en prenais une de temps en temps. Elles étaient grasses et épaisses, presque aussi larges que longues. J’ai entendu appeler ces truites truites “chevalier”.

Il me fallait une heure environ pour faire du stop jusqu’à ce torrent. Il y avait une rivière dans le coin. La rivière n’était pas terrible. C’est au torrent que je pointais. Je laissais ma carte au dessus de l’horloge, et je pointais en repartant quand il était temps de rentrer.

Je me souviens de l’après-midi où j’ai pris la truite bossue.

Un fermier m’avait pris dans son camion. J’étais monté au feu, à côté d’un champ de haricots, et il ne m’avait pas dit un mot.

Qu’il s’arrête et qu’il me prenne et qu’il m’emmène un bout de chemin était une chose aussi automatique pour lui que de refermer la porte de la grange, il y avait rien à en dire, et pourtant j’étais en mouvement à trente-cinq miles à l’heure sur le chemin, à regarder les maisons et les bouquets d’arbres passer, à regarder les poules et les boîtes aux lettres entrer dans mon champ de vision et le traverser.

Et puis je n’ai plus vu de maison pendant un temps. J’ai dit “C’est là que je descends.”

Le fermier a hoché la tête. Le camion s’est arrêté.

J’ai dit “Merci beaucoup.”

Le fermier n’a pas fichu en l’air son audition pour le Metropolitan Opera en faisant un bruit. Il a juste hoché la tête encore une fois. Le camion a redémarré. C’était le modèle d’origine du vieux fermier silencieux.

Un peu plus tard, je pointais au torrent. Je rangeai ma carte au dessus de l’horloge et je m’engageai le long du tunnel de cabines téléphoniques.

Je marchai dans l’eau sur soixante-treize cabines téléphoniques. Je pris deux truites dans un petit trou qui était comme une roue de charette. C’était un de mes trous favoris, et toujours bon pour une truite ou deux.

J’aime penser à ce trou comme à une sorte de taille-crayon. J’y mets mes réflexes et ils ressortent bien affutés. Sur une période de quelques années, je dois avoir pris cinquante truites dans ce trou, bien qu’il ne soit pas plus grand qu’une roue de charette.

Je pêchais aux œufs de saumon et j’utilisais un hameçon à œufs de 14 sur un bas de ligne d’un livre et quart. Les deux truites sont couchées dans mon panier, entièrement couvertes de fougères vertes, des fougères rendues douces et fragiles par les murs humides des cabines téléphoniques.

Le bon coin suivant était quarate-cinq cabines téléphoniques plus loin. L’endroit était au bout d’une gravière, brune et glissante d’algues. La gravière plongeait et disparaissait au niveau d’un plateau où se trouvaient quelques rochers blancs.

Un des rochers était assez bizarre. C’était un rocher plat et blanc. Tout seul à l’écart des autres rochers, il me rappelait un chat blanc que j’avais vu dans mon enfance.

Le chat était tombé, ou on l’avait jeté, du haut d’une passerelle de bois surélevée qui faisait le tour d’une colline à Tacoma, Washington. Le chat gisait en bas sur un parking.

La chute n’avait pas rendu de service appréciable à l’épaisseur du chat, et puis quelques personnes avaient garé leur voiture sur le chat. Bien entendu, c’était il y a longtemps et les voitures ne ressemblaient pas à ce qu’on voit de nos jours.

On ne voit plus guère de ces voitures. Ce sont les vieilles voitures. Elles doivent éviter l’autoroute parce qu’elles ne tiennent pas le rythme.

Ce rocher plat et blanc tout seul à l’écart des autres rochers me rappelait ce chat mort venu reposer là dans le torrent, parmi les 12845 cabines téléphoniques.

Je lançai un œuf de saumon et le laissai dériver vers le rocher et VLAN ! un bonne touche ! et j’avais le poisson au bout de la ligne et il filait dur dans le courant, suivant un angle et restant au fond et tirant vraiment dur, franc et sans compromis, et soudain le poisson sauta et pendant une seconde je crus que c’était une grenouille. Je n’avais jamais vu un poisson comme ça.

Nom de Dieu ! Quel bordel !

Le poisson fila au fond de nouveau et je pouvais sentir son énergie vivante remontant en hurlant le long de la ligne vers ma main. La ligne était comme du son. C’était comme une sirène d’ambulance qui viendrait droit sur moi, le girophare rouge lançant des éclairs, et qui repartirait à nouveau et soudain décollerait et deviendrait une sirène de raid aérien.

Le poisson sauta encore quelques fois et ressemblait toujours à une grenouille, mais il n’avait pas de pattes. Il a fini par se fatiguer et se ramollir, et je l’ai tiré dans une éclaboussure de la surface de l’eau vers mon épuisette.

Le poisson était une truite arc-en-ciel de douze pouces avec une énorme bosse sur le dos. Une truite bossue. La première que j’aie jamas vu. La bosse était probablement due à une blessure que la truite aurait reçue quand elle était jeune. Peut être qu’un cheval l’avait piétinée ou qu’un arbre était tombé pendant un orage ou que sa mère avait frayé où ils étaient en train de construire un pont.

Cette truite avait quelque chose d’admirable. Si seulement j’avais pu en faire un masque mortuaire. Pas de son corps, mais de son énergie. Je ne sais pas si quiconque aurait pu comprendre son corps. Je le mis dans mon panier.

Plus tard cette après-midi là, quand l’obscurité gagnait les bords des cabines téléphoniques, j’ai pointé, quitté le torrent et je suis rentré chez moi. J’ai mangé cette truite bossue au dîner. Panée à la farine de maïs et frite au beurre, sa bosse était aussi douce qu’un baiser d’Esmeralda.

Ou bien on ne sait pas lire, ou bien on ne pêche pas la truite, ou bien c’est clair, ça parle de pêche. De beaucoup d’autres choses, c’est entendu. Mais ça parle de pêche, et de très belle façon, quoique peu adaptée au public des patrons de quincaillerie dans les Montagnes Rocheuses.

Parfois, il y a de petites gratifications quand on fait ce genre de post. Ca prend un peu de temps et d’énergie, mais on y apprend des choses. Là par exemple, j’allais écrire quelque chose du genre : Brautigan est à la pêche à la truite ce que Zappa est au rock. C’est à dire : l’effet de doses massives de liberté dans le style années 60 sur l’intelligence la plus fine que peut produire la culture américaine blanche. Y voir l’influence des substances est surtout une paresse intellectuelle. Ceux qui comptent (justement les zazous les plus spectaculaires) se défonçaient beaucoup moins qu’on croit en fait, ils bossaient trop pour ça. La consommation de drogue était bien plus un effet qu’une cause de leur art. Mais je m’égare.

En googlant certains termes histoire de garantir ma traduction, ne voilà-t-il pas que du coin de l’œil je tombe sur ça :

Trout Mask Replica, une citation quasiment directe de l’avant-dernier paragraphe, comme titre d’un album du Captain Beefheart, produit par Zappa (dont il était le premier musicien et un pote d’enfance). L’album est sorti deux ans après le livre. Le chapeau est aussi une sorte de citation. Small world.

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