Naître pêcheur…

Aujourd’hui, quelques bons paragraphes de Fly Fishing par Sir Edward Grey (1920).

Le poète

C’est exactement ce genre de figure qui explique le prodigieux décalage entre ce que les anglo-saxons perçoivent dans la pêche (à la mouche) et ce qu’on y voit en France. Edward Grey, premier Vicomte Grey of Fallodon, Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères, diplomate de la plus haute volée au début du siècle (et libéral avec ça), est un pêcheur à la mouche qui n’a pas dédaigné écrire sur le sujet. Evidemment, ça donne à la chose un je-ne-sais-quoi de terriblement aristocratique. Doesn’t it?

Chapitre X – Quelques souvenirs des jours anciens

Chaque pêcheur doit avoir quelque chose à dire des débuts de sa passion pour la pêche. Certains d’entre nous s’en souviennent comme de la grande affaire de notre jeunesse, alors que d’autres n’en ont découvert l’existence que tard dans la vie. Je pense, cependant, que les pêcheurs les plus acharnés naissent ainsi et ne le deviennent pas par éducation ; que la passion est latente en eux depuis le début, et se révèle tôt ou tard selon l’occasion. Parfois, il se peut que la passion périsse sans qu’on la soupçonne ou qu’elle se révèle, faute d’une opportunité de la découvrir ou de s’y adonner avant qu’il ne soit trop tard. Plus nous vieillissons, plus le sillon ou l’ornière dans laquelle notre vie avance est profond, et plus il est difficile d’en sortir. L’occasion de pêcher vint à moi tôt, et la passion se réveilla soudainement. Je me souviens très bien avoir été possédé par le désir de pêcher. J’avais sept ans environ, et je chevauchais un Shetland sur les rives d’un très petit ruisseau. Un moulin tournait plus haut en amont, et l’eau était pleine de vie et d’agitation causées par l’ouverture de l’écluse du bief du moulin. J’avais vu prendre de petites truites dans ce ruisseau déjà, mais là, pour la première fois et soudainement, me vint un désir souverain de pêcher qui ne se tint pas tranquille avant qu’on m’eût donné un équipement bien primitif. Avec cela quelques vers, et bien des après-midi furent passés en vain. L’impulsion de voir la truite ruinait tout mes chances de succès. Cela ne me convenait pas de croire qu’il était fatal de regarder dans l’eau avant de laisser filer le vers par delà la berge, ou que je ne pouvais pas voir la truite d’abord et la prendre ensuite, et je préférais apprendre par expérience et déception que par la méthode rapide mais peu convaincante consistant à croire ce qu’on me disait.

Pendant quelques années, cette pêche en ruisseau fut tout ce que je connaissais. C’était très fascinant, bien que les truites fussent si petites qu’une de quatre onces était considérée comme une belle, alors que les plus grosses allaient jusqu’à six. Ces truites plus grandes me donnèrent une seconde leçon : le contrôle de soi. La première leçon fut, comme on l’a dit, d’apprendre à se retenir de regarder dans l’eau avant de pêcher, les truites de toutes tailles contribuaient à l’enseigner. La seconde difficulté était de contrôler l’exitation de la touche. L’impulsion naturelle était de ferrer si fort que le poisson était propulsé dans les airs par dessus ma tête : cela fonctionnait très bien avec les truites de deux ou trois onces, bien qu’une fois une petite se détacha dans les airs, prit son vol par la tangente, et il fut impossible de la retrouver. Mais avec une truite de six onces cette méthode violente ne marchait pas si bien, ni le pêcheur, ni la canne, ni la ligne n’étaient toujours assez forts pour affronter ces truites de façon si sommaire. Des catastrophes avaient lieu, et peu à peu, à force de pertes douloureuses, j’appris la nécessité de contrôler mon avidité. Une fois que j’eus progressé sur ce chapitre, il restait encore la plus grande épreuve de toutes, à laquelle tous les pêcheurs doivent se soumettre, la déception de perdre un poisson. Nombre d’entre nous ont su dès l’enfance ce qu’est l’angoisse qui suit la perte d’un poisson de taille inattendue. L’existence tout entière semble dévastée par le désespoir ; la mémoire des joies passées ne compte pour rien ; on est sûr qu’aucun succès futur ne compensera jamais la perte présente ; on enrage contre l’ordre établi de toutes choses, et on s’indigne qu’un être humain puisse naître pour souffrir un malheur si intolérable. Même bien plus vieux on ne saurait espérer affronter la perte d’un très grand poisson avec égalité d’humeur. Personne ne devient parfait en supportant ce qui est insupportable, et on peut le verser à notre crédit si, dans ces moments de grande amertume, le silence s’empare de nous et nous préservons les apparences.

Exactement (modulo l’inénarrable sens de l'élégance des yankees)

(Pic stolen here, great story by the way.)

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