Une journée au grand air

Une petite traduction aujourd’hui sur g0ne, ça faisait un bail.

Le révérend Lathan A. Crandall (1850-1923) nous a laissé une petite oeuvre pleine d’un humour assez délicat et bienveillant. Dans son oeuvre la plus connue, Days in the Open, il raconte la truite et le grand air, dans cet espace littéraire à mi-chemin entre les mémoires et la fiction, le pays des histoires qu’on peut, au fond, ranger avec presque tout ce que racontent les vrais pêcheurs au rang des pieux mensonges.

La traduction est assez libre, j’ai cherché à garder le charme plus que la lettre.

C’est un lundi matin que le Juge et le Prêtre firent leur première descente sur les truites, lesquelles ne se doutaient de rien. Le point d’attaque était sur un ruisseau côtier connu sous le nom de Tryon Creek. Quelques uns des amis de l’auteur ont sourit avec dédain quand il leur a parlé des “truites de mer” de l’île Prince-Edward, et un interlocuteur fut d’avis qu’on parlait sans doute de “poissons médiocres”. Il y a toujours, bien entendu, quelques personnes qui jouissent des rares délices de l’omniscience, et il ne sert à rien d’offrir des informations à de telles personnes. Cependant, au bénéfice de ceux qui manquent d’information et qui sont ouverts d’esprit, disons qu’on trouve de ces truites mouchetées bien connues, à la queue carrée, dans tous les ruisseaux de la côte sud de l’île Prince Edward. Elles remontent avec la marée et, bien qu’elles soient nombreuses à repartir à la marée descendante, quelques unes restent dans les pools. C’est à la poursuite de ces truites de mer que nous embarquâmes ce lundi matin. La marée était haute quand nous atteignîmes le ruisseau, le soleil brillait dans un ciel sans nuages, le vent était parti dormir, et l’herbe drue du marais cachait d’innombrables chausse-trappes. Nous faisions chemin en suivant le ruisseau, lançant consciencieusement, au milieu, près de la rive droite, près de la rive gauche, en amont, en aval — et pas un soupçon de réaction. Histoire de rompre cette monotonie, le Prêtre mis le pied dans un trou et disparut, temporairement, de notre champ de vision. En réponse à la question inquiète du Juge, “Où êtes-vous ?” une voix étouffée, provenant des environs des racines des herbes, répondit : “Je suis juste là.” Cela mit fin à la pêche dans le marais pour ce jour là, et la paire, dégouttée, dirigea ses pas jusqu’à un pool où arrivait la marée et où leur labeur ne serait pas vain.

Peu après l’heure de midi, le Juge dit : “Maintenant nous allons monter chez M. ______, et prendre un quelque chose à déjeuner.” S’il y a quelque maison sur la côte sud de l’île Prince Edward où le Juge n’est pas reçu de bon coeur, nous ne l’avons pas trouvée. Sous une tente sur le gazon, nous nous assîmes à l’aise, pendant que l’hôtesse accorte apportait des fraises luisantes, des pichets de crème, des petits gâteaux délicieux, et enfin déplorait que nous n’entrions pas dans la maison pour y manger quelque chose. C’était avec ce sentiment de paix avec le monde entier qu’engendrent les fraises à la crème que nous fîmes à nouveau face au Tyron Creek. Le Juge dit “Essayons l’étang”. Mais pêcher un étang depuis la berge est une torture pour l’âme sensible d’un vrai pratiquant du sport, et il advint donc que dès l’instant où nous mîmes la main sur un canoe amarré au rivage, des préparatifs furent faits pour un voyage d’exploration. Le Juge est un homme considérable, et son poids en pêche est environ de 250 livres. Il se percha sur le pont à l’une des extrémités du canoe et invita le Prêtre à l’équilibrer de l’autre côté. La proposition aurait pu faire débat, mais le Prêtre — habitué à faire ce qu’on lui disait — grimpa à la place qu’on lui assignait. Un ami poussa alors le canoe et — peu importent les détails, mais nous savons par une mesure précise que l’eau à ce moment là avait pour profondeur la distance allant des fesses aux aisselles du Juge en position assise. Le canoe remis en état, le Juge insista pour que le Prêtre en profite seul pendant qu’il bataillerait le long des berges. Cet arrangement s’avéra satisfaisant pour toutes les parties concernées — si l’on excepte les truites — et, longtemps avant le crépuscule, les paniers étaient pleins et le cheval trottait en direction de la maison.

Lathan A Crandall, Jours au grand air 
(p.101 de l’édition Revell de 1914)

3 thoughts on “Une journée au grand air

  1. Terrible!! J’adore ces vieux récits de pêche, où il fleure bon l’insouciance halieutique tant les populations étaient de qualité!!

    Merci pour cette traduction, et surtout, pour l’ensemble de ton blog… ton oeuvre, devrais-je dire!

  2. salut polo!!
    super content que tout ça te plaise.
    En effet, les gars de l’époque n’avaient pas trop la notion de la fragilité des milieux. dans ce même livre, il est quelque part question de prendre 47 truites en deux heures, et il n’est pas question qu’elles repartent à l’eau, et on ne sait d’ailleurs pas vraiment ce qu’elles deviennent…

  3. Ca me rappelle une nouvelle de Vincent Lalu, dans “La femme truite” me semble t-il, où il fait le compte rendu d’une journée d’ouverture (entre passionnés se retrouvant chaque année) en faisant parler les truites prises par chacun, et objets du diner… Un régal de drôlerie!

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